la grande passion des champignons (suite) ...
"...Et ainsi de suite. L'homme ou la femme racontait toutes ces bourdes en cachant dans son sac une belle poêlée. Ou bien, s'il avait plus, et si vous disiez "dans cinq ou six jours ils peuvent sortir", on vous répondait que non, oh là là, il fallait attendre au moins dix ou douze jours, pas la peine de se déranger avant. Dix jours plus tard tout était ramassé.
"Ces ruses pouvaient marcher avec des débutants, ou des étrangers. Dans le village même, personne ne s'y laissait prendre. Le jeu de cherche-trouve était vieux comme le temps, comme le mensonge.
"Apercevoir soudain un champignon né de la nuit, encore humide, sortant des feuilles mortes des châtaigniers, ou de la bruyère, ou de la mousse, apportait un sentiment de joie extraordinaire, démesuré. Pour l'avoir souvent éprouvé moi-même et pour l'éprouver encore de temps en temps, je me suis demandé d'où vient ce sentiment. Sans doute de l'endroit où la rencontre se produit, du sous-bois à demi éclairé, domaine des fées miniscules et des gnomes qui s'agitent entre les racines des arbres.
"Le champignon se présente toujours dans cette atmosphère magique. Il est là devant moi, apparu tout à coup sans que personne ne l'ait semé, défiant nos efforts pour comprendre le processus de sa formation, pour deviner la place exacte de sa sortie. Il n'était pas là hier soir, il est tout neuf, il est un objet de conte, il a quelque chose d'inexplicable. Et il est gratuit, il est un don*.
"En plus le fait qu'il se dresse là, qu'il ait capté mon regard, qu'il attende ma main, est un signe d'élection. Je suis celui qui a été désigné, par le grand patron du hasard, pour trouver aujourd'hui cette apparition comestible. D'autres sont passés peut-être avant moi et ne l'ont pas vu. Mais il s'est révélé de lui-même à mon approche. La fortune* est donc avec moi, ce champignon l'atteste.
"Il m'a toujours semblé qu'en réalité nous ne trouvons pas les champignons. Les champignons nous choisissent. Ceux d'entre eux qui le désirent, en tout cas ceux qui veulent être mangés par des amateurs. Car certains préférent mourir sur place, pourrir et se désintégrer, plutôt que de rejoindre l'autre monde, le nôtre.
"Quand "ils sortaient", six ou sept jours (et non pas dix ou douze) après une bonne pluie, il fallait se lever très tôt pour se trouver dans les bons coins dès l'apparition du soleil. Quelques fanatiques y arrivaient en pleine nuit, à la lampe ou à la lanterne, et attendaient patiemment qu'il fît assez clair. Ils se mettaient alors à marcher lentement, le regard dessinant un espace autour d'eux, un bâton à la main pour soulever les feuilles et les herbes (...).
"De longues discussions portaient sur le goût des différentes variétés. Certains préféraient l'oronge, plus rare, et qui pousse toujours "en famille", d'autres le bolet tête-de-nègre, tout frais sorti, très ferme. Nous enlevions la mousse sous les chapeaux et parfois nous rejetions les vieilles couamelles, cèpes déjà avachis, rongés par les limaces (...).
"Si jamais un accord ne put se faire entre partisans des oronges et des bolets(...), en revanche nous partagions tous une certitude : les champignons trouvés dans les châtaigniers sont les meilleurs. Ils sont sensiblement au-dessus de ceux, de la même variété, qu'on ramasse dans les bois de hêtres ou de pins. Et cela quoi qu'en disent les habitants du plateau, où le châtaignier ne pousse pas (...).
"Les champignons se mangeaient poêlés au feu de bois avec de l'ail et du persil, ou en omelette, ou bien farcis au four (pour les larges chapeaux des saint-michels). Nous en conservions dans des bocaux, chauffés au bain-marie, ou bien - encore une occupation d'enfant - nous les coupions en tranches fines pour les faire sécher sur les branches épineuses du prunellier, ou sur des fils tendus dans le grenier(...).
"Aujourd'hui les bois de châtaigniers, pour la plupart à l'abandon, sont envahis par des bruyères et des genêts qui les rendent impénétrables. La cueillette est presque impossible dans cette jungle. Les endroits encore dégagés voient affluer, en voiture, une cohue de citadins qui, aux dires des villageois, piétinent tout et abîment l'humus. Encore une activité qui se perd(...).
"Le temps des cueillettes s'achève. Rien d'étonnant. Cette première activité de l'homme - prendre à la nature ce qu'elle offre avant de songer à lui imposer les disciplines de la culture - n'est plus qu'une survivance. Ce que représente la cueillette - recevoir sans avoir semé -, nous l'avons sans doute oublié, une participation directe aux dons de la terre, avant l'invention de la propriété, un lien particulier entre l'instinct et le hasard..."
ndlr (note de la Rédaction) Les inter-titres des extraits du livre de Jean-Claude Carrière, "Le vin bourru" (éditions Plon) publiés sur les pages précédentes et sur celle-ci sont de notre composition. Puisse cette "mise en bouche" vous donner l'envie (oh combien justifiée) de vous procurer cet ouvrage auprès de votre libraire.
* Quand l'auteur parle de gratuité, de don et de fortune, il évoque une pensée, une impression, une sensibilité personnelles qui l'honorent. Car, aujourd'hui, l'évolution de notre société veut que de telles évocations prêtent plutôt à la raillerie. Quand des butors envahissent périodiquement nos forêts pour faire argent du plus petit champignon, l'émotion n'a pas lieu de cité. Le saccage, si. On ne peut plus rencontrer ni les fées ni les gnomes...
Jean-Claude Carrière
"Le vin bourru" (suite et fin)
bibliographie
1957 Lézard, roman
1962 L'Alliance, roman
1965 Dictionnaire de la Bêtise, co-signé avec Guy Bechtel
1990 Anthologie de l'Humour 1900
1992 La Controverse de Valladolid, récit
1993 Simon le Mage
2000 Le vin bourru, autobiographie de sa jeunesse à Colombières
2001 Le dictionnaire des révélations
2002 Les mots et la chose
2003 La force du Bouddhisme, co-signé avec Tenzin Gyatso (14ème Dalaï Lama)
2004 Détails de ce monde
2005 Einstein s'il vous plait
2007 Les fantômes de Goya, co-signé avec Milos Forman
filmographie sélective
scénariste cinéma
1964 Le Journal d'une femme de chambre de Luis Buñuel, d'après Octave Mirbeau
1965 Yoyo de Pierre Etaix
1965 Viva Maria ! de Louis Malle
1966 Cartes sur table de Jess Franco
1967 Le Voleur de Louis Malle, d'après Georges Darien
1967 Belle de jour de Luis Buñuel, d'après Joseph Kessel
1969 La Voie lactée de Luis Buñuel
1969 Le Grand Amour de Pierre Etaix
1970 Borsalino de Jacques Deray
1971 Taking Off de Milos Forman
1971 Un peu de soleil dans l'eau froide de Jacques Deray, d'après Françoise Sagan
1971 L'Alliance de Christian de Chalonge, d'après son propre roman
1972 Liza de Marco Ferreri, d'après Ennio Flaiano
1972 Le Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel
1974 France SA d'Alain Corneau
1974 Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel
1975 La Chair de l'orchidée de Patrice Chéreau, d'après James Hadley Chase
1975 Sérieux comme le plaisir de Robert Benayoun
1977 Le Diable dans la boîte de Pierre Lary
1977 Julie pot de colle de Philippe de Broca
1977 Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel, d'après Pierre Louÿs
1978 Un papillon sur l'épaule de Jacques Deray, d'après John Gearon
1979 Retour à la bien-aimée de Jean-François Adam
1979 Le Tambour de Volker Schlöndorff, d'après Günter Grass
1979 L'Associé de René Gainville, d'après Jenaro Prieto
1980 Sauve qui peut la vie de Jean-Luc Godard
1982 Le Retour de Martin Guerre de Daniel Vigne
1982 Passion de Jean-Luc Godard
1983 Danton d'Andrzej Wajda
1983 Credo de Jacques Deray
1983 Le Général de l'armée morte de Luciano Tovoli, d'après Ismail Kadaré
1983 La Tragédie de Carmen de Peter Brook, d'après Prosper Mérimée et Georges Bizet
1984 Un amour de Swann de Volker Schlöndorff, d'après Marcel Proust
1985 Max mon amour de Nagisa Oshima
1988 Un Dieu rebelle de Peter Fleischmann
1988 L'insoutenable légéreté de l'être de Philippe Kaufman, d'après Milan Kundera
1988 Les Possédés d'Andrzej Wajda, d'après Fédor Dostoïevski
1989 Valmont de Milos Forman, d'après Choderlos de Laclos
1990 Milou en mai de Louis Malle
1990 Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, d'après Edmond Rostand
1992 Le Retour de Casanova d'Edouard Niermans
1995 Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau, d'après Jean Giono
1996 Le Roi des eaulnes de Volker Schlöndorff, d'après Michel Tournier
scénariste TV
1976 le Franc-tireur de Maurice Failevic
1977 Photo-souvenir d'Edmond Séchan
1982 l'Accompagnateur de Pierre Boutron
1982 Le Jardinier récalcitrant de Maurice Filevic
1982 Je, tu, il de Pierre Boutron
1987 Les étonnements d'un couple moderne de Pierre Boutron
1989 Une femme tranquille de Joyce Bunuel
1989 Bouvard et Pécuchet de Jean-Daniel Verhaeghe, d'après Gustave Flaubert
1992 La Controverse de Valladolid de Jean-Daniel Verhaeghe, adapté de son propre récit
1993 C'était la guerre de Maurice Failevic et Ahmed Rachedi
1994 Capitaine Cyrano de Maurice Failevic
1995 Association de bienfaiteurs de Jean-Daniel Verhaeghe
1996 Une femme explosive de Jacques Deray
2001 La Bataille d'Hernani de Jean-Daniel Verhaeghe
acteur
1964 Le Journal d'une femme de chambre : le prêtre
1969 La voie lactée : Priscilien
1971 L'Alliance : Hugues
1971 Un peu de soleil dans l'eau froide : François, mari de Nathalie
1975 Sérieux comme le plaisir : le chef d'étage
1976 Le Jardin des supplices :
1976 Le Jeu du solitaire :
1977 Julie pot de colle : le conseiller
théâtre
Harold et Maude traduction de la pièce de Colin Higgind, mise en scène de Jean-Louis Barrault avec Madeleine Renaud
1968 L'Aide-mémoire, mise en scène d'André Barsacq
1983 La Tragédie de Carmen, d'après Prosper Mérimée et Georges Bizet, mise en scène de Peter Brook
1989 Le Mahabharata, mise en scène de Peter Brook
1999 La Controverse de Valladolid
principales récompenses
1983 César du meilleur scénario original pour le Retour de Martin Guerre
1989 Oscar de la meilleure adaptation pour l'Insoutenable légéreté de l'être
Jean-Claude Carrière est officier de la Légion d'Honneur.
les principaux sites internet évoquant
wikipedia biographie évolutive de Jean-Claude Carrière,
sur l'encyclopédie du net
evene.fr biographie de Jean-Claude Carrière
lexpress.fr Jean-Claude Carrière répond au questionnaire de Marcel Proust
diplomatie.gouv.fr Interview de Jean-Claude Carrière à propos de sa vision sur la situation de l'image en fin de XX° Siècle
fnac.com les ouvrages de Jean-Claude Carrière disponibles à la vente
> un portail participatif pour l'ouverture des jeunes des Hauts Cantons de l'Hérault à la littérature
regardez aussi nos diaporamas ciels du Haut Languedoc mouflon lac de Vesoles lac du Laouzas gorges d'Héric
> les ciels du Haut Languedoc > le mouflon > l'aigle royal > le vin > la châtaigne > haut de page > page précédente > page suivante
réalisation Terre fertile © 2006 Terre fertile tous droits réservés
mentions légales plan du site situation & météo partenariats contact qui sommes-nous ? forum
©2006 Bruno Couprie
l'une des dernières (dans le temps) récompenses
de Jean-Claude Carrière
Remis par Freddy Buache, journaliste et président de la Cinémathèque Suisse, l'Eurofipa d'honneur a récompensé Jean-Claude Carrière lors du 19ème festival international de programmes audiovisuels de Biarritz, en janvier 2006.